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La Bastille
Pour cette première fête nationale, la République fait les choses en grand. Le Champ de Mars est abandonné au profit de l’hippodrome de Longchamp où se déroule désormais le défilé militaire qui marque la réconciliation de la République et de l’armée. Devant 300 000 spectateurs et en présence du Président de la République Jules Grévy, le ministre de la guerre distribue de nouveaux drapeaux et étendards.
Une fois la fête instituée, les célébrations se suivent, apportant leur lot de surprise et d’innovations. Le 14 juillet 1886, par exemple, défile pour la première fois une femme, cantinière du 131e régiment d’infanterie, qui vient de recevoir la médaille militaire. Le 14 juillet 1888, le nouveau Président de la République, Sadi Carnot, offre un banquet à tous les maires des chefs-lieux d’arrondissements et de cantons. 4.000 répondent à l’invitation. Le 14 juillet 1915, pour la première fois, les troupes défilent sur les Champs Elysées. De 1915 à 1917, la fête n’a, provisoirement, qu’un caractère " exclusivement patriotique et commémoratif ". Après l’armistice du 11 novembre 1918, le traité de paix qui conclut quatre années de guerre mondiale est signé le 28 juin 1919. Le 14 juillet 1919 coïncide donc avec le défilé de la victoire : "c’était beau comme le tonnerre et les éclairs". Toutes les armées alliées défilent dans l’ordre alphabétique. L’armée française clôt le défilé.
Avec le Front populaire, les Français sont invités "à reprendre la grande tradition révolutionnaire qui faisait du 14 juillet le jour de l’espérance et de la communion des volontés populaires". Le 14 juillet 1939 est célébré par le gouvernement Daladier, en référence à 1790, "la fête de l’unité nationale". A cette occasion est fêté le 150e anniversaire de la Révolution française. C’est le 14 juillet de l’illusion qui voit défiler "la plus belle armée du monde". Les fêtes militaires, qui rassemblent les troupes de l’Empire, durent trois jours. Le 14 juillet 1940, quatre jours après l’armistice, le gouvernement de Vichy engage la population à marquer "par une attitude digne et recueillie la signification particulière que prend, en ces heures douloureuses, la fête nationale". Le 14 juillet demeure un jour férié pendant l’occupation mais le rituel en est assez profondément modifié. C’est un jour de deuil auquel l’Eglise est associée. La fête est célébrée parallèlement par les Français libres à Londres ou à New-York. S’adressant aux Français à la radio de Londres, le général De Gaulle proclame : "Le 14 juillet 1940 ne marque pas seulement la grande douleur de la patrie. C’est aussi le jour d’une promesse que doivent se faire tous les Français par tous les moyens dont chacun dispose, résister à l’ennemi, momentanément triomphant, afin que la France, la vraie France, puisse être présente à la victoire". Régulièrement, la BBC appelle les Français à manifester ce jour-là.
Pas de célébration du 14 juillet dans Paris occupé: voici le défilé organisé par la Résistance à Londres.
Messages de nos alliés, 14 Juillet 1945
En l’année 1791, Thomas Jefferson, grand Américain et grand ami de la France, écrivait à un Français : " J’attends ardemment l’achèvement de l’œuvre glorieuse dans laquelle la France est engagée. Je vois la condition générale de l’Europe suspendue au succès ou à l’échec de la France. Après avoir établi semblable exemple d’organisation philosophique à l’intérieur, j’espère qu’il s’étendra à vos frontières, aux peuples qui vous sont soumis et à vos amis dans toutes les régions de la terre ". Jefferson savait de quoi il parlait, car il avait été le parrain de la révolution américaine, l’auteur de la Déclaration d’Indépendance, grand philosophe et grand défenseur de la jeune démocratie américaine. Il était à Paris le jour de la chute de la Bastille. Sa foi inébranlable en la France et en l’idéal de la Révolution s’alliait à la conviction que la France et les Etats-Unis, ayant lutté pour les mêmes buts, devaient poursuivre ensemble cette lutte. Il a mis cette conviction en action, durant les années où il a représenté l’Amérique à Paris. Aujourd’hui, nous rendons hommage au peuple français pour sa grande croisade de 1789. Nous souhaitons qu’il réussisse dans la grande œuvre dans laquelle il est engagé en 1945. Au cours des années qui ont séparé ces deux dates, bien des hommes ont eu l’occasion de répéter les paroles de Jefferson, et de rendre hommage à la détermination de la France de défendre sa liberté et son idéal. Jefferson Caffery, ambassadeur des Etats-Unis.
Il y a des dates sacrées pour l’humanité toute entière. Si certains veulent aujourd’hui faire passer la France pour une Madeleine repentante, ou pour une mineure qui a besoin de tutelle, on peut leur répondre par cette date du 14 juillet. Peu importe que la prise de la geôle parisienne ait été un petit épisode de la grande révolution : cet assaut devint un symbole et exalta le monde entier. Dans la période qui précéda la dernière guerre, les Français paraissaient avoir oublié la signification du 14 juillet. Les héros de Verdun se taisaient sous terre. La parole était au jazz-band, à Chautemps, à l’insouciance et à la bassesse. Le 14 juillet n’était plus que lampions, cacahuètes, bocks, et aussi un effort immense pour les cheminots. La France connut tant de chagrin, tant de traîtrise et tant de grandeur d’âme qu’en cinq ans elle a vécu un long siècle. Je vis Paris mort le 14 juillet 1940. On ne pouvait entendre dans son silence ce courroux et l’enthousiasme qui, quatre ans plus tard, nettoyèrent la ville et la débarrassèrent des oppresseurs. Mais outre les oreilles, il y a aussi le cœur. Je savais alors déjà qu’un 14 juillet viendrait où toute la grande beauté première de cette date apparaîtrait dans tout son éclat. Aujourd’hui, loin de Paris, je célèbre avec tous les zélateurs de la liberté cette fête d’orage populaire. La Bastille du 20e siècle tomba et le maudit " ordre " du fascisme a été détruit. Dans les rues de Berlin les décombres sont encore amoncelés. Beaucoup de peuples prirent part à l’assaut de la Bastille hitlérienne. Tels attendaient le dernier tour, d’autres se battaient à mi-corps dans le sang. C’est bien loin non seulement de la Seine, mais aussi de la Spree ; c’est sur les rives de la Volga que le sort du troisième Reich se décidait. Je sais que les Français le 14 juillet penseront : là-bas des héros enfoncèrent les murs de la maudite prison. Il y a encore beaucoup trop de Bastilles. Il n’y en a pas mal en France même. Peut-être sont-elles maintenant camouflées, peut-être les fait-on passer maintenant pour des hôtels recevant les malades de Vichy ou pour des maisons de repos destinées aux cagoulards fatigués, ou pour des asiles où sont entretenus de pauvres millionnaires de la collaboration. Je sais que le peuple français viendra également à bout de ces Bastilles. Nous en avons le gage dans l’histoire de France et dans les ouvrages des patriotes français qui luttèrent quatre ans contre les envahisseurs. Certains fêtent le jour anniversaire d’un monarque, d’autres célèbrent l’anniversaire d’une conquête de territoires étrangers ou la destruction de voisins. Le peuple français a choisi comme fête nationale l’anniversaire de l’orage populaire et sa liberté. Dans les jours où mon peuple fête la victoire qui apporta aux autres peuples la libération, je répète loin de Paris chèrement aimé, avec mes amis français : vive le 14 juillet ! Vive la liberté ! Ilya Ehrenburg, Moscou
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