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Pierre DAC
1893 - 1975
En 1943 il devient au micro de la BBC à Londres un des "Français qui parlent aux Français". Ceux qui sont encore de ce monde se souviennent que tous les soirs pendant neuf mois, dans la plus grande des clandestinités, ils dressaient l'oreille à ses éditoriaux et ses chansons. L'humour loufoque de ses polémiques visant à combattre l'occupant a su remonter le moral de ceux qui tremblaient sous la botte brune et qui attendaient avec impatience leurs libérateurs. Pierre Dac est né le 15 août 1893 à Châlons-sur-Marne. Il hérite de son père boucher une forme nouvelle d'humour. Cette vocation fera de lui un chansonnier, qu'on baptisera d'un nom nouveau : le Roi des Loufoques. Terme en effet peu répandu à ce moment. Dans les cabarets parisiens, la Lune Rousse, le Caveau de la République, le Coucou ou les Noctambules, il tourne en dérision les situations ridicules de la vie de tous les jours. Il sait à merveille en "louchèbem" (langage des bouchers) jongler avec les mots et les calembours.
Le 13 mai 1938 il crée le journal satirique L'OS À MOELLE, présenté comme "l'organe officiel des loufoques". Jusqu'au 31 mai 1940, date de l'entrée des Allemands dans Paris, Pierre Dac va réaliser quatre grandes pages diffusées, chaque vendredi, à quatre cent mille exemplaires, dans les familles, les cours de lycée et les casernes. Un record absolu dans l'histoire de la presse d'avant-guerre ! Une aventure qui débute par un éditorial désormais historique, sobrement intitulé : Pourquoi je crée un journal. On y lit notamment :
"Au temps des Gaulois, le fameux gui qu'adoraient ces derniers n'était autre que l'os à moelle qui, à l'époque, n'était pas encore passé du règne végétal au règne minéral: les campagnes celtes verdissaient à l'ombre des ossamoelliers, au pied desquels les comiques en vogue chantaient leurs plus désopilants refrains dont l'un des plus célèbres : Le druide a perdu son dolmen, est parvenu jusqu'à nous. Au cours des siècles, l'Os à moelle subit de nombreuses métamorphoses et même une éclipse totale sous la Révolution française: aujourd'hui, nous assistons à son apothéose et à sa cristallisation définitive sous la forme du présent journal. Voilà pourquoi, amis lecteurs, nous avons choisi ce titre: L'Os à moelle! Nous tâcherons de nous en montrer dignes et de le maintenir sur le chemin du sourire et de la saine plaisanterie; nous éviterons évidemment toute bifurcation politique, car nous voulons bien être loufoques mais pas fous."
Il devient aussi un familier des ondes. Ses nombreux sketches sont diffusés sur Radio-Cité et plus tard sur le Poste Parisien. Ce n'est pas sans difficultés qu'il pourra rejoindre de Gaulle et la BBC. Avant d'atteindre ce but qu'il s'est fixé après avoir entendu l'appel du 18 juin, il connaîtra de multiples incarcérations et évasions. Son échec après la traversée des Pyrénées lui fera dire : "Si Louis XIV se les étaient farcies comme moi, il n'aurait jamais dit : il n'y a plus de Pyrénées." Au juge qui lui demande pourquoi il a voulu quitter la France il réplique ; "En France, il y avait deux personnages célèbres, le Maréchal Pétain et moi. La nation ayant choisi le premier, je n'ai plus rien à faire ici."
A radio Londres, en juin 1944, il attaque violemment Philippe Henriot… "Bagatelle pour un tombeau" reste un modèle du genre (lire le texte intégral). C'est une épitaphe prophétique prononcé quinze jours avant que Philippe Henriot soit abattu par la Résistance. Pierre Dac a sa part dans la victoire remportée sur la peste brune :
10 mai 1944: au micro de Radio-Paris, Philippe Henriot, éditorialiste au service de la propagande, donc des Allemands, attaque Pierre Dac en évoquant ses origines juives et en rappelant qu'il s'appelle en réalité André Isaac et qu'il est le fils de Salomon et de Berthe Kahn "... Dac s'attendrissant sur la France, c'est d'une si énorme cocasserie qu'on voit bien qu'il ne l'a pas fait exprès. Qu'est-ce qu'Isaac, fils de Salomon, peut bien connaître de la France, à part la scène de l'ABC où il s'employait à abêtir un auditoire qui se pâmait à l'écouter ? La France, qu'est-ce que ça peut bien signifier pour lui ?..." Le lendemain, oubliant le profond sentiment d'écoeurement qui l'habite, Pierre Dac lui répond au micro...
BAGATELLE SUR UN TOMBEAU
"M. Henriot s'obstine; M. Henriot est buté. M. Henriot ne veut pas parler des Allemands. Je l'en ai pourtant prié de toutes les façons : par la chanson, par le texte, rien à faire. Je ne me suis attiré qu'une réponse pas du tout aimable - ce qui est bien étonnant - et qui, par surcroît, ne satisfait en rien notre curiosité. Pas question des Allemands. C'est entendu, monsieur Henriot, en vertu de votre théorie raciale et national-socialiste, je ne suis pas français. A défaut de croix gammée et de francisque, j'ai corrompu l'esprit de la France avec L'Os à moelle. Je me suis, par la suite, vendu aux Anglais, aux Américains et aux Soviets. Et pendant que j'y étais, et par-dessus le marché, je me suis également vendu aux Chinois. C'est absolument d'accord. Il n'empêche que tout ça ne résout pas la question: la question des Allemands. Nous savons que vous êtes surchargé de travail et que vous ne pouvez pas vous occuper de tout. Mais, tout de même, je suis persuadé que les Français seraient intéressés au plus haut point, si, à vos moments perdus, vous preniez la peine de traiter les problèmes suivants dont nous vous donnons la nomenclature, histoire de faciliter votre tâche et de vous rafraîchir la mémoire :
- Le problème de la déportation;
- Le problème des prisonniers;
- Le traitement des prisonniers et des déportés;
- Le statut actuel de l'Alsace-Lorraine et l'incorporation des Alsaciens-Lorrains dans l'armée allemande;
- Les réquisitions allemandes et la participation des autorités d'occupation dans l'organisation du marché noir;
- Le fonctionnement de la Gestapo en territoire français et en particulier les méthodes d'interrogatoire
- Les déclarations du Führer dans Mein Kampf concernant l'anéantissement de la France.
Peut-être me répondrez-vous, monsieur Henriot, que je m'occupe de ce qui ne me regarde pas, et ce disant vous serez logique avec vous-même, puisque dans le laïus que vous m'avez consacré, vous vous écriez notamment : "Mais où nous atteignons les cimes du comique, c'est quand notre Dac prend la défense de la France! La France, qu'est-ce que cela peut bien signifier pour lui ?" Eh bien ! Monsieur Henriot, sans vouloir engager de vaine polémique, je vais vous le dire ce que cela signifie, pour moi, la France.
Laissez-moi vous rappeler, en passant, que mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents et d'autres avant eux sont originaires du pays d'Alsace, dont vous avez peut-être, par hasard, entendu parler ; et en particulier de la charmante petite ville de NIEDERBRONN, près de Saverne, dans le Bas-Rhin. C'est un beau pays, l'Alsace, monsieur Henriot, où depuis toujours on sait ce que cela signifie, la France, et aussi ce que cela signifie, l'Allemagne. Des campagnes napoléoniennes en passant par celles de Crimée, d'Algérie, de 1870-1871, de 14-18 jusqu'à ce jour, on a dans ma famille, monsieur Henriot, lourdement payé l'impôt de la souffrance, des larmes et du sang.
Voilà, monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France. Alors, vous, pourquoi ne pas nous dire ce que cela signifie, pour vous, l'Allemagne ?
Un dernier détail: puisque vous avez si complaisamment cité les prénoms de mon père et de ma mère, laissez-moi vous signaler que vous en avez oublié un celui de mon frère. Je vais vous dire où vous pourrez le trouver ; si, d'aventure, vos pas vous conduisent du côté du cimetière Montparnasse, entrez par la porte de la rue Froidevaux ; tournez à gauche dans l'allée et, à la 6e rangée, arrêtez-vous devant la 8e ou la 10e tombe. C'est là que reposent les restes de ce qui fut un beau, brave et joyeux garçon, fauché par les obus allemands, le 8 octobre 1915, aux attaques de Champagne. C'était mon frère. Sur la simple pierre, sous ses nom, prénoms et le numéro de son régiment, on lit cette simple inscription: "Mort pour la France, à l'âge de 28 ans". Voilà, monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France. Sur votre tombe, si toutefois vous en avez une, il y aura aussi une inscription: elle sera ainsi libellée :
PHILIPPE HENRIOT Mort pour Hitler, Fusillé par les Français...
Bonne nuit, monsieur Henriot. Et dormez bien.
Après la Libération
Revenu de retour de Londres en 1946, après un passage par les Forces Françaises Libres comme correspondant de guerre, de pierre Dac crée L'Os Libre qui n'obtient pas le succès escompté. Les temps ont changé, l'humour loufoque semble faire partie du passé...
Mais en 1949, La rencontre avec Francis BLANCHE lui donne une "seconde jeunesse" serasigné Furax (1034 épisodes enregistrées entre 1956 et 1960). Ensemble, ils créent des revues qui vont triompher sur la scène des Trois Baudets, puis à l'ABC. Ils deviennent surtout les producteurs-interprètes de nombreuses émissions de radio. Parmi elles, Le Parti d'en rire, Faites Chauffer la colle, CQFD, Studio 22, et surtout Malheur aux Barbus et L.K.N.O.P.D.A. Les kangourous n'ont pas d'arêtes (un pastiche de "S.L.C. Salut les copains", l'émission en vogue de l'époque) : plus de 1 200 émissions diffusées sur Paris Inter, puis sur Europe n° 1, vont passionner et divertir les Français pendant cinq ans. Ils accèdent également à l'immortalité à travers un sketch, écrit par Pierre DAC, décisive. Elle donnera naissance en 1951 au plus incroyable, au plus drôle, au plus délirant des feuilletons radiophoniques,
Le Sar Rabindranath Duval...
Comme beaucoup de grands comiques Pierre DAC est aussi un grand déprimé. On pense qu'il ne s'est jamais consolé de la perte de son frère aîné Marcel, mort au champ d'honneur en le 28 octobre 1915. C'est le 17 janvier 1960 que sa femme, Dinah, le découvre dans sa baignoire, les veines tailladées, gisant dans un bain de sang. En moins de deux ans, il s'agit de sa quatrième tentative de suicide. Par miracle, il échappe à la mort...
Pierre Dac (assis en tailleur devant le président) lors d'une réception donnée par le président de la République Vincent Auriol pour tous les chansonniers, le 15 janvier 1954 (coll. Denise Weill)
Mais à partir de 1962, Pierre DAC retrouve la santé en même temps que le moral, et fait preuve, à nouveau, d'une verve exceptionnelle : il fait reparaître L'Os à moelle (entre 1964 et 1966), écrit (avec Louis ROGNONI) un feuilleton d'espionnage délirant Bons Baisers de Partout (740 épisodes sur France Inter entre 1965 et 1974) et publie ses Pensées, qui font de lui le successeur logique et évident de Pascal.
Malgré le succès, Pierre Dac était resté un homme timide et modeste, presque effacé. Il meurt le 9 février 1975, dans la plus grande discrétion.
"La mort, avait-il dit, c'est un manque de savoir-vivre."
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Commentaires (1)
1. denis 12/11/2011
comment me procurer un exemplaire de l'hebdomadaire l'os à moelle de 1940.
Merci pour votre aide